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Villes en biens communs : un festival pour explorer, créer, faire connaître les communs

Triathlon de jeux du domaine public

Jean-Luc Ancey

(déposé le 2013-07-10 13:37:18)

Quelques suggestions pour attirer le public vers la problématique des biens communs à partir d'une compétition amicale.​


Je suis en train d'essayer d'organiser un triathlon de jeux de l'esprit, c'est-à-dire une petite compétition permettant à une quinzaine de joueurs de s'affronter grâce à trois jeux du domaine public: les dames, les échecs et le go. Je fais cela à Paris, mais l'idée me paraît pouvoir être transposée partout. Je voudrais expliquer rapidement pourquoi je crois qu'elle a des chances de fonctionner, et le moyen d'aplanir quelques difficultés pratiques.


Les jeux choisis: dames, échecs, go

D'abord, le choix des jeux. Les dames, les échecs et le go (à citer toujours par ordre alphabétique pour ne pas froisser les susceptibilités !) sont non seulement dans le domaine public, mais aussi bien connus, de sorte qu'on peut facilement et à moindre coût se procurer du matériel de jeu (on peut même le fabriquer). Par ailleurs, les règles de ces trois disciplines présentent l'énorme avantage d'être aujourd'hui incontestées. Dans le cas des dames, il faut toutefois se limiter aux dames "internationales", à ne pas confondre avec les dames anglaises et à l'exclusion de règles désuètes qu'on pratique encore parfois dans le cadre familial, du type "souffler n'est pas jouer").

Il existe un peu partout des amicales, associations et fédérations de joueurs de chacune des trois disciplines, dont on a bien sûr intérêt à se rapprocher pour bénéficier de leur expérience (elles peuvent facilement accepter de fournir des arbitres), mais aussi de leurs réseaux (qui peuvent aider pour avoir accès, par exemple, à des salles municipales où leurs tournois ont lieu habituellement), voire de leur matériel: il n'est pas rare que ces associations soient disposées à prêter des damiers, des pions de go... et aussi les précieuses pendules, presque indispensables pour limiter le temps de réflexion des joueurs.

A ce sujet, notons que les trois disciplines utilisent rigoureusement les mêmes dispositifs de mesure des temps et se contentent d'en modifier les réglages. Par ailleurs, la plupart des smartphones (Apple ou Android) peuvent être équipés gratuitement d'applications de "pendules d'échecs", qui fonctionnent très bien... y compris quand on les emploie pour jouer aux dames ou au go!


Communication sur les biens communs

La compétition durera assurément plusieurs heures et, si elle se déroule dans un lieu passant (qui peut par exemple être un café), elle amènera probablement des curieux à s'approcher. Je recommande de prévoir qu'une personne joue le rôle d'ambassadeur, ou de préparer des panneaux explicatifs, en mélangeant allègrement l'explication des règles des jeux eux-mêmes avec des discours militants en rapport avec les biens communs. On peut, par exemple, expliquer:

- que la règle du jeu des échecs a été perfectionnée au fil des siècles par les joueurs eux-mêmes, et qu'une telle évolution n'est pas possible avec un jeu dont un éditeur contrôle jalousement la commercialisation;
- que le fait qu'un jeu soit dans le domaine public n'empêche nullement de vendre à prix d'or de très beaux échiquiers;
- qu'en France les jeux sont sous le régime juridique du droit d'auteur (et sont donc élevés au domaine public selon la règle des soixante-dix ans), alors qu'aux Etats-Unis ils relèvent le plus souvent du copyright;
- que certains jeux commerciaux sont en fait des enclosures de jeux du domaine public (cas d'Othello-Reversi);
- qu'il existe des jeux en Creative Commons (ce qui est aussi l'occasion d'expliquer les licences CC);
- etc.


Nombre de joueurs

Combien faut-il de joueurs? Pour un tournoi traditionnel de chacune des trois disciplines, l'idéal est que le nombre de joueurs soit égal à une puissance de deux (huit, seize ou trente-deux; seize est une valeur courante), car cela permet d'organiser les tournois dans une structure hiérarchique avec des huitièmes et des quarts de finale, des demi-finales et une finale. Cela nous fournit une référence, mais il serait irréaliste d'espérer faire exactement la même chose pour un triathlon... tout simplement parce que cela demanderait d'organiser trois fois plus de parties, ce qui serait trop fois plus long ou trois fois plus éprouvant ! Dans un tournoi de triathlon, les joueurs devront donc être classés aux points et non sur la seule comptabilisation des victoires, défaites et matches nuls rencontrés dans une série d'affrontements face à face, et il sera parfois nécessaire de départager des joueurs par des épreuves rapides; nous y reviendrons. Dans l'immédiat, gardons en tête qu'un nombre raisonnable de joueurs tourne autour de la quinzaine (choisir autant que possible un nombre pair!), et qu'il est souhaitable (pour le spectacle) que la compétition s'achève avec quatre joueurs (demi-finales), puis deux.


Recrutement des compétiteurs

Où recruter des joueurs de triathlon? Eh bien, de même qu'on recrute les militaires parmi les civils, on recrutera certainement les joueurs de "dames-échecs-go" parmi les gens qui au départ ne connaissent bien que deux de ces trois jeux, voire qui n'en connaissent vraiment qu'un seul... En effet, très peu de gens les pratiquent couramment tous les trois, et il est probable que ce triathlon sera pour certains l'occasion de découvrir au moins un des trois jeux. Cela place tout de suite le triathlon dames-échecs-go parmi les compétitions amicales jouées "à la bonne franquette". A mon sens, c'est justement l'un des intérêts d'une telle compétition, qui cherche à attirer un vaste public et non à l'emplir d'une terreur sacrée : il n'est nullement exclu qu'un champion départemental d'une des trois disciplines puisse être battu à plate couture à un autre jeu par un enfant qui n'y jouerait que passablement -- et il n'est même pas exclu que le vainqueur du tournoi soit très médiocre à l'un des trois jeux. On peut dire évangéliquement qu'à ce triathlon, bien des premiers seront derniers et bien des derniers premiers !

Cela étant, c'est quand même dans le milieu des joueurs chevronnés que l'on recrutera le plus facilement: amicales de joueurs, boutiques de jeux, centres municipaux de loisirs, etc. Il est très probable qu'on intéressera plus facilement les pratiquants de base, les jeunes, les débutants et les amateurs que la haute hiérarchie des fédérations: les très bons joueurs de telle ou telle discipline sont souvent très spécialisés sur le jeu où ils excellent, et seront probablement réticents à risquer le ridicule dans un jeu qu'ils découvriraient. En revanche, les associations pourront trouver là une bonne occasion de se faire connaître auprès d'un public nouveau, et il faut bien sûr leur proposer de profiter de l'occasion pour diffuser des brochures explicatives, tenir des stands, recueillir des adhésions.

La présence dans une telle compétition de novices complets à tel ou tel jeu n'est donc pas à exclure a priori. L'ignorance absolue de la règle des échecs me paraît quand même un vrai inconvénient, certains de ses aspects importants (roque, prise en passant, "pièce touchée, pièce jouée"...) passant souvent pour de la tricherie auprès de ceux qui les découvrent au milieu d'une partie qui leur a déjà demandé d'énormes efforts de concentration (si cela se produisait au milieu de la finale, ça risquerait fort de plomber l'ambiance!). Il sera donc prudent de repérer les novices complets aux échecs et de les mettre en garde.


Le décompte des points

On l'a vu plus haut, il n'est pas possible d'organiser la compétition selon une structure pyramidale classique (huitièmes et quarts de finale, etc.) sans démultiplier le nombre de parties au-delà du raisonnable. Certes, on peut réduire le temps consacré à chaque partie (voir plus bas), mais cela ne suffira pas, et il est indispensable de classer les joueurs selon un système de décompte de points.
On aurait pu concevoir un barême du type "une victoire aux échecs vaut cinq points, une victoire au go trois, une victoire aux dames deux" pour limiter le risque de rencontrer des ex-aequo, mais cela serait forcément perçu comme une volonté de valoriser tel jeu et de déprécier tel autre. C'est donc à exclure, au moins si l'on veut garder l'espoir d'intéresser les associations locales de joueurs. Il faut partir du principe qu'une victoire vaut 1 point aux dames comme aux échecs comme au go, qu'une défaite vaut -1 point et un match nul 0, et qu'on additionne sans la moindre vergogne ces choux et ces carottes.

Cela étant, le classement établi avec un tel système mènera bien rarement du premier coup à la sélection du nombre idéal de joueurs pour la suite de la compétition. Il sera plus facile d'expliquer le problème avec un exemple. Supposons que l'on ait besoin de quatre joueurs pour organiser deux demi-finales (je le suppose pour la clarté de l'exposé; les organisateurs du tournoi peuvent décider de procéder autrement). Le classement du premier niveau de la compétition (à ce stade, chaque joueur a joué une partie de dames, une d'échecs et une de go) est par hypothèse le suivant (bien sûr, j'ai choisi sciemment une hypothèse malcommode): trois joueurs ont obtenu trois victoires (3 points chacun), et ils sont suivis au classement de cinq joueurs qui ont obtenu deux victoires et subi une défaite (2 - 1 = 1 point chacun). Il va de soi que les trois premiers ex-aequo seront sélectionnés pour les demi-finales, mais il faut choisir le quatrième compétiteur parmi les cinq ex-aequo à la suite du classement.

Comment départager ces cinq ex-aequo de façon équitable, sans y consacrer un temps excessif, et en ne donnant pas d'avantage aux pratiquants chevronnés d'une des trois disciplines? Le plus simple, bien sûr, serait le tirage au sort, mais c'est tout à fait contraire à l'esprit de nos trois jeux, qui tous excluent le hasard et s'en glorifient à juste titre.


Un quatrième jeu éliminatoire

Je suggère tout simplement de départager ces ex-aequo du triathlon en employant... un quatrième jeu de l'esprit, moins prestigieux que ses trois grands frères mais dont les parties sont très courtes et présentent l'avantage de se terminer sur des scores de plus ou moins grande amplitude (réduisant ainsi le risque de rencontrer à nouveau des ex-aequo). Il se trouve que je suis l'inventeur d'un tel jeu (le Triancey archipel, fondé sur le principe de réactions en chaîne dans un surface rectangulaire découpée en cases triangulaires irrégulières) et que je profite de l'occasion pour le placer en Creative Commons (CC-BY-NC) ! Je l'ai présenté en 2011 au Salon des jeux mathématiques, et j'y ai fait jouer assez de participants de tous âges (notamment des scolaires) pour pouvoir assurer deux choses: 1) sa règle peut être enseignée en deux minutes, même à des enfants; 2) une partie peut être bouclée en deux mi-temps de moins de cinq minutes chacune, sans même que le rythme de jeu soit jugé éprouvant (le principe des réactions en chaîne qui gouverne ce jeu mène a des résultats difficiles à anticiper dès le début de la partie, mais qui deviennent de plus en plus évidents à mesure que les coups s'enchaînent).

Pour choisir, dans notre hypothèse, un joueur parmi cinq, on en départage d'abord quatre (tirés au sort), deux à deux. Puis le cinquième joueur affronte l'un des deux vainqueurs (lui-même tiré au sort); s'il est battu, il est exclu; sinon, c'est lui qui affrontera l'autre vainqueur pour aboutir en fin de compte à la sélection du seul et unique joueur que l'on voulait identifier.

Il est très facile, en adaptant la même logique, de départager un nombre quelconque de joueurs. Le hasard n'intervient que pour décider qui affronte qui -- ce qui n'est guère choquant puisque les joueurs que l'on cherche à départager sont par hypothèse de force à peu près égale.


Rythme de jeu et chronologie du tournoi

Je recommande de régler les pendules pour que les parties de dames, d'échecs et de go soient toutes jouées en moins de quarante minutes (soit un rythme soutenu, mais acceptable, surtout entre amateurs). Pour les parties éliminatoires dont nous venons de parler, chacune des deux mi-temps devra être jouée en moins de cinq minutes.
Compte tenu des politesses, des explications, des pauses et des cafouillages, je crois raisonnable d'espérer qu'une compétition à trois niveaux (premier niveau: tous les joueurs; deuxième niveau: quatre joueurs; troisième niveau: finale) soit bouclée en environ neuf heures; cela peut paraître beaucoup mais, bien sûr, les joueurs éliminés n'ont pas d'obligation de s'attarder après leur défaite, tandis que les vainqueurs sont motivés pour le faire!

Si on préfère une compétition plus courte (quand ce ne serait que pour pouvoir libérer les arbitres), il suffira d'avoir recours à un écrémage éliminatoire sévère après le premier niveau (menant directement à la sélection de deux finalistes), ou de départager les joueurs à l'aide du quatrième jeu éliminatoire à l'issue du deuxième niveau... ou tout simplement d'accepter de terminer le tournoi avec des ex aequo; dans les trois cas, cela mène à une compétition durant environ six heures. Je suggère de laisser les arbitres en décider à l'issue du deuxième niveau, en tenant compte de l'enthousiasme ou de la lassitude des joueurs.